OCCITANIE ET EXTRÊME DROITE

 

Aqueste tèxte qu’estó hèit en març de 2004 tà un numerò especiau de la revista No Pasaran, deu hialat antifascista e anticapitalista deu medish nom.
Ce texte a été écrit en mars 2004 pour un numéro spécial de la revue No Pasaran, du réseau antifasciste et anti-capitaliste du même nom.

 

Les notions d'identité, d'appartenance identitaire, de peuple sont très largement utilisées par l'extrême droite, il nous a donc paru important de contribuer à ce numéro spécial de No Pasaran. Anaram Au Patac est un mouvement de la gauche révolutionnaire occitane. Notre rapport à notre identité, à notre terre, est basé sur une volonté de construire l'Occitanie de demain avec tous ceux et celles qui y vivent, d'où qu'ils viennent, dans une logique de justice sociale, de solidarité, de partage des richesses, d'internationalisme, mais aussi d'épanouissement de notre langue, de notre culture.

Cet article n'a aucunement la prétention de faire un état des lieux et une analyse complète du sujet, simplement un petit tour d'horizon.

Milieu des années 90, un groupuscule de la mouvance GUD se dénommait "Brigade Occitane". Aujourd'hui les Jeunesses Identitaires utilisent le drapeau occitan lors de certaines de leurs actions et organisent un rassemblement à Montségur, la revue national-identitaire "Montségur", avec ses quelques mots en occitan et surtout des tas de textes et d'adresses du type paganisme et Europe… dans la version plus "officielle", Mégret joue le provençaliste à Vitrolles, le FNJ Gironde lance en 1999 l'appel "Resistança Occitania" sur son site, , le FN entend défendre les "provinces de France" et estime que "les langues régionales authentiques doivent pouvoir être transmises, mais, en aucun cas, elles ne doivent prendre un caractère obligatoire ni remplacer la langue française".

La logique pour le FN est simple : la France est un "très vieil état nation" qui a "longtemps été la somme de nombreux particularismes régionaux". Il faut défendre les identités occitane, basque, bretonne… tout en gardant, au-dessus de tout, l'intégrité de la nation française, elle même faisant partie de ces anciennes nations d'Europe qui doivent se défendre contre "l'invasion de l'immigration", contre "l'anti-France". Pendant longtemps, le monsieur "régionalisme" du FN a été Alexis Arette-Lendresse (ancien de l’OAS, il se rendit « célèbre » pour avoir déclaré vouloir libérer Mme Claustre, il a été aussi l’auteur d’un attentat manqué), il a finalement quitté Le Pen prétextant ne pas avoir pu suffisamment faire avancer ce thème. Son credo : les identités régionales sont un premier rempart de l'identité française face à l'immigration et au métissage. Ce personnage publie des livres en occitan (il réfute le terme d'occitan, niant la réalité globale de la langue) et a été l'un des fondateurs et animateurs du festival de chansons béarnaises de Siros. Il y a quelques années, Anaram Au Patac y avait distribué un tract dénonçant l'appartenance de Lendresse au FN (connu de tous, étant candidat aux élections) et la complaisance des autres élus locaux (Labarrère, maire PS de Pau, François Bayrou, alors président du Conseil Général des Pyrénées-Atlantiques, UDF). Drapés dans un anti-racisme et un rejet du FN de façade, le futur ex-présidentiable et le dinosaure défendaient Lendresse estimant qu'ils étaient tous "béarnais et pour le Béarn" avant d'être de droite ou de gauche… ou d'extrême droite.

Cette situation est une illustration du deuxième aspect de l'intérêt de l'extrême droite pour les identités : le maintien d'un ordre établi. Ils utilisent les identités comme un élément fixe, qui ne peut pas bouger, et garant d'une société aux valeurs traditionnelles (dans le sens réactionnaire du terme) et surtout avec les clefs du pouvoir politique réparties entre les mains de quelques potentats locaux liés au pouvoir parisien. A l'époque de Maurras déjà, des félibriges étaient militants de l'Action Française, se servant de l'identité occitane (ou provençale) comme d'une des valeurs refuges face à l'émergence des idées d'égalités, de démocratie, de justice sociale. L'attitude d'un Bayrou ou d'un Labarrère vis à vis d'un Alexis Arette-Lendresse s'explique par cette volonté de maintien de "l'ordre", où ils ont le pouvoir, où ils se retrouvent entre "gens importants", entre notables.

On retrouve la même attitude, à une autre échelle de responsabilité, avec l'accueil de Poutine par Chirac. On sait les horreurs dont il est coupable en Tchétchénie, mais il fait partie des "grands" de ce monde, le silence est donc de mise.

Le rejet de la mondialisation, du capitalisme transnational par l'extrême droite est du même tonneau. Le capitalisme d'accord, mais national français comme avant. C'est la perte de contrôle, de pouvoir à laquelle ils s'opposent, pas aux dégâts sociaux, environnementaux, à l'exploitation… L'extrême droite, FN en tête, veut des patrons français qui exploitent des ouvriers français, avec un zeste de paternalisme, comme avant. Le progrès social et le partage des richesses ne sont pas à l'ordre du jour.

Au milieu de tout ça, la défense des identités est une défense de façade, qui s'appuie sur une "folklorisation" des identités, c'est à dire les installer dans un espace figé : il n'y a pas de culture occitane vivante qui sait d'où elle vient et qui évolue, s'enrichit au cours du temps, non, il y a un folklore qui sent bon le temps passé, la carte postale et qui doit rester tel quel. L'attitude du FN et du MNR en Provence en est une bonne illustration : on flatte le provençal -français empreint de traditions contre l'immigré-musulman. Dans les faits, rien de concret pour le développement de la langue occitane par exemple, par contre ils sont très forts pour ce qui est des costumes. Tout dans le folklore…

Pour les mouvements comme les Jeunesses Identitaires, le discours est plus direct : il s'agit de permettre "l'émergence d'une véritable revendication identitaire occitane". Au niveau de la défense de la langue occitane, nous nous retrouvons dans la même situations que pour la Palestine ou la guerre en Irak, à savoir que nous partageons partiellement une même revendication, en partie, avec des ennemis politiques. Mais même là, ils parlent de "reconnaissance de la langue", "d'enseignement paritaire", "de chaîne de télévision bilingue", mais en aucun cas d'officialisation de la langue avec tout ce que cela implique au niveau de la vie quotidienne et de la vie publique. Le FN y est quant à lui clairement opposé. Il n'est pas non plus question de droit à l'autodétermination des peuples, en dehors des peuples "officiels", étatiques. Il ne faudrait pas trop secouer l'édifice "Nation France éternelle" non plus… Pour les Jeunesses Identitaires, la raison en est simple, ils ne veulent pas trop se démarquer de la grande famille nationaliste française.

Ils souhaitent "une politique d'incitation de retour "au pays" de "l'émigration occitane" contrainte depuis des siècles à s'exiler dans la région parisienne pour trouver du travail". Même si cela ne fait pas des siècles, il y a eu effectivement un exode forcé vers la région parisienne dans les années 60 et 70 pour les emplois dans la fonction publique, dut à l'effet conjugué de l'exode rural, de la prise de vitesse de croisière de la "restructuration forcée" de l'agriculture, du développement de l'industrie, et de l'attrait de la ville pour une jeunesse rurale. Il est légitime de revendiquer de pouvoir vivre et travailler là où on est né comme il est légitime de revendiquer de pouvoir revenir si on le souhaite, comme il est légitime de revendiquer le droit d'aller ailleurs si on le souhaite. Cela s'appelle la liberté de rester là où on est, si on y est bien et cela s'appelle la liberté de circulation.

Et c'est là que nous sommes (entre autre !) et serons toujours des ennemis politiques avec les mouvements du type Jeunesse Identitaire ou FN. Ces gens se basent sur une escroquerie de départ. Quand ils parlent des "immigrés", ils visent en fait les enfants des immigrés d'Afrique du nord, c'est à dire des jeunes qui sont nés ici. Ils oublient que leurs parent, avant de venir, sont des gens qui sont partis de quelque part, et que pour beaucoup d'entre eux, ils sont partis pour des raisons économiques en répondant à l'appel d'une Europe en manque de main d'œuvre bon marché. Les Européens ont profités de cette force de travail pour rebâtir les pays, en même tant qu'ils profitaient de l'exploitation des matières premières sur la planète pour accéder à une société de consommation à très grande échelle, qui a abouti à ce que nous connaissons aujourd'hui. Une des valeurs mises en avant par  l'extrême droite est l'honneur. Où est donc l'honneur quand on prend des gens pour les faire travailler quand on en a besoin et qu'ensuite on les jette ? Quand on traite leurs enfants de "populations allogènes" ? Alors oui, les occitans ont le droit de rester vivre et travailler en Occitanie, ils ont le droit d'y revenir, les vieux marocains ont le droit de rentrer au Maroc s'ils le souhaitent, et leurs enfants nés ici, qu'ils se sentent français, occitan, arabe ou un mélange des trois ou aucun des trois, ont eux aussi le droit de rester, de vivre et travailler au pays, là où ils sont nés.

Jeunesses Identitaires, FN et compagnie ont choisi la voix du refus de la réalité, de l’escroquerie intellectuelle et rêvent encore d'une Europe blanche et catholique. C'est loupé, l'Occitanie, l'Etat français, l'Europe sont de fait métisses. A Anaram Au Patac, en dehors des mobilisations anti-FN classiques, nous avons décidé d'intituler notre repas annuel "Visca la mesclanha", "Vive le métissage". Lors de cette fête, il y eu de la garbure (soupe paysanne traditionnelle en Béarn) et du Couscous ; l'après-midi, de la musique occitane et de la musique berbère. Cette initiative basée sur l'échange, la rencontre et une approche anticapitaliste claire lors de la prise de parole, a eu plus d'effets que nous attendions. Des militants FN ont recouvert d'affiches tout le secteur où nous faisions la fête. En clair, ce type d'action s'attaque directement à l'un de leur fonds de commerce : la peur de l'autre, l'ignorance et la négation de l’autre.

Un personnage comme Alexis Arette-Lendresse édite ses écrits à compte d'auteur mais aussi chez Princi Neguer (cette maison d'édition a une librairie à Pau : la librairie des Pyrénées) et est membre de l'Institut Béarnais Gascon, regroupement de quelques ultras conservateurs anti-occitanie. Mais ces quelques oiseaux rares et l'utilisation d'une rhétorique occitane par un groupuscule du type Jeunesse Identitaire ne doivent pas nous faire oublier un élément essentiel : ils ne représentent rien si ce n'est une petite tentative de récupération par l'extrême droite. Les médias occitans (La Setmana, Ràdio País, Radio Lengadoc, Radio Occitània, …), les écoles Calandretas, le mouvement associatif, la littérature et la musique, les outils comme les dictionnaires, les méthodes se sont fait sans eux et surtout dans une vision de la société et de l'identité occitane opposée à la leur. Sachons qu'ils existent mais ne fantasmons pas.

Par contre, les mairies FN en Occitanie relèvent de facteurs plus complexes que nous ne pouvons qu'évoquer ici. Le Sud Est occitan a été depuis le Moyen-Âge une porte ouverte sur la Méditerranée et vers l'Afrique, un lieu de passage, d'échanges. Il y a une longue histoire de l'immigration, comme celle des italiens par exemple, puis des gens d'Afrique du Nord et d'Afrique Noire. Les premiers ont souvent été traités de "rital" et l'objet de racisme. L'"intégration" s'est faite, et certains sont devenus "plus français que les français" dans le racisme vis à vis des maghrébins. L'histoire du colonialisme, et en particulier l'Algérie, a profondément marqué l'endroit aussi. Beaucoup de pieds noirs se sont installés avec dans leur bagages leurs rancœurs. En même temps, le Sud Est est devenu terre de soleil pour la bourgeoisie française puis européenne. Il est de bon ton d'avoir son mas dans l'arrière pays ou sa villa en bord de mer. D'où une explosion du prix du foncier et ses conséquences sur l'agriculture et sur les possibilités pour les jeunes sans trop de moyens financiers de rester au pays ou de venir s'y installer. Mais une autre conséquence est le rejet des couches populaires de la société par cette bourgeoisie. Les pauvres gâchent le paysage idyllique. Et la situation ne va pas s'arranger avec le nouveau TGV qui offre encore plus la Provence et Marseille à la bourgeoisie parisienne. Cela entraîne un sentiment de frustration et de colonisation en même temps que la régression de la langue, le chamboulement de l'économie traditionnelle, de l'agriculture… Enormément de gens, d'horizons très divers sont arrivés en peu de temps. La connexion n'est pas évidente. Si vous rajoutez à cela une situation économique dégradé par le capitalisme triomphant, des villes casernes, nous obtenons une situation qui débouchent sur des villes FN, mais pas seulement, et loin de là ! C'est aussi la terre de Massilia Sound System, des Nux Vomica, d'échanges de cultures et de métissage incroyable, de luttes sociales et de résistances. C'est vers là que nous regardons.

Nous avons décidé de prendre l'Occitanie comme elle est, de nous présenter comme nous sommes, avec nos racines, notre histoire, notre langue, et de faire la même chose avec ceux qui sont arriver ici. Et c'est là qu'intervient la différence entre culture et tradition, folklore, c'est là qu'est important le fait d'évoluer, d'avancer, c'est là que le rapport à la religion, au sentiment de supériorité par rapport à l'autre évolue.

Nous ne croyons pas à la supériorité de notre culture, de notre identité, sur celle de quiconque, mais nous ne croyons pas non plus que nous ayons à la cacher ou à la laisser disparaître. Ni face à une vision de "pureté identitaire on peut pas se mélanger et puis c'est les blancs cathos d'Europe les plus forts" véhiculé par l'extrême droite, ni face à une vision humaniste politiquement correct "on est tous de la planète terre et si tu affirmes ton identité et ben tu te renfermes sur toi" très présente, y compris chez les libertaires.

Nous profitons de cet espace d'expression dans un média libertaire pour apporter deux modestes éléments à vos réflexions. Ils nous arrive en effet fréquemment de retrouver des militant-es libertaires avec qui nous partageons des analyses sociales, révolutionnaires, mais qui ont une capacité de fermeture d'esprit impressionnante dès qu'il s'agit de droit des peuples, des langues, de libération nationale etc… Dans un premier temps, il faut voir ce que l'on met derrière les mots de "nation", de "national". Nous avons le Front National, la Confédération Nationale du Travail, l'Armée Zapatiste de Libération Nationale. Le même mot pour des directions idéologiques pour le moins en opposition. La question  n'est donc peut être pas si simple. Deuxième élément, les langues : "Toutes les langues des ethnies doivent être reconnues officiellement et être obligatoirement enseignées dans les écoles primaires, secondaires et à l'université". Cette revendication, insupportable à entendre aujourd'hui dans l'état français pour l'occitan, le catalan ou le breton, est celle de l'EZLN. Les zapatistes ont clairement posé les choses, étant lucides sur les conditions de maintien puis de développement de leurs langues. Et pourtant les zapatistes ne sont pas réputés pour leur "renfermement communautariste".

Ami-es libertaires, et si nous intégrions dans nos réflexions, projets de société et revendications cette dimension sociale indéniable que sont la culture et la langue ?

Anaram Au Patac

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