| JAMAIS ILS NE SONT TOMBÉS AUSSI BAS DEPUIS 60 ANS, JUSQU'OÙ S'ABAISSERONT-ILS ENCORE ? |
par Raoul Marc Jennar.
La campagne des défenseurs du traité constitutionnel européen connaît des développements qui éloignent de plus en plus du débat citoyen. On pensait que la démocratie participe d¹un progrès continu et que des procédés, décrits dans les manuels d¹histoire comme de détestables pratiques heureusement révolues, telles que Jaurès les subissait, telles qu¹on les a connues entre les deux guerres mondiales, telles qu¹on les a connues pendant les heures noires de l¹Occupation avaient à jamais disparu. Que du contraire ! Les partisans du oui, depuis huit mois, ne reculent devant rien.
Ils trompent. Ils ont commencé par présenter une interprétation fausse du texte. Deux exemples qui se répètent chaque jour. Strauss-Khann déclare que le traité offre une base légale pour des services publics qui n¹existent pas dans le texte, celui-ci traitant des " services d¹intérêt économique général " lesquels sont soumis aux règles de la concurrence et ne peuvent exister que lorsque le marché est défaillant. Lang répète à satiété que tous les droits sociaux sont inscrits dans le traité, alors que rien ne vient consacrer les droits au travail, au logement, à la santé, au minimum d¹existence, au salaire minimum garanti, à l¹allocation de chômage, à la pension de retraite. Si on compare les droits consacrés dans les Constitutions et législations nationales de la majorité des pays de l¹UE, un seul constat s¹impose : régression. Mais ils nous disent tout le temps le contraire.
Ils trichent et dissimulent. Constatant que plus les gens connaissent le traité, plus ils le rejettent, les défenseurs du "oui" ont alors entrepris de cacher ce qu¹il y a de plus repoussant dans le texte. Ainsi, à l¹instar de Valéry Giscard d¹Estaing qui considère qu¹on ne doit pas parler de la troisième partie du traité, le social-démocrate Olivier Duhamel, professeur de droit qui sévit tous les matins, grâce à nos deniers, sur France Culture, publie sous le titre " Constitution européenne ", un petit livre dans lequel manquent 325 des 448 articles du traité ! Et il fait école ; plusieurs versions incomplètes circulent maintenant en France. " Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots " disait Jaurès...
Ils sabotent. Lors des dernières élections régionales, les Français ont voulu sanctionner la majorité la plus conservatrice que la France ait eu depuis Vichy. Cette sanction a eu pour effet d¹amener des sociaux-démocrates à la direction de 20 Régions sur 21 et d¹un grand nombre de Conseils généraux (assemblées départementales). Aujourd'hui, ces élus qui se prétendent encore de gauche refusent d¹autoriser l¹usage de salles à des opposants de gauche au traité constitutionnel. Ou bien, plus sophistiqué, ils retirent l¹autorisation à la dernière minute pour rendre la réunion impossible. Procédés de droite ? Assurément. Pratiqués avec la même hargne par les libéraux de gauche.
Ils effraient. A entendre certains membres de la direction du PS et de la direction des Verts, le rejet de ce texte sur l¹Europe d¹où sont absentes les valeurs nées en l¹Europe (laïcité, souveraineté populaire, séparation des pouvoirs, contrôle de l¹Exécutif par le législatif, droits sociaux, services publics...) provoquerait une " crise dramatique " , voire " le chaos ", la " disparition de l¹euro ", la " fin de l¹Europe " au point que ce choc s¹apparenterait à une " déflagration atomique qui vitrifierait tous les Français. " Un des grands prêtres de la pensée unique qui sévit sur les ondes de France Culture, une station publique de radio, n¹hésitait pas à annoncer la " situation chaotique de 1789 " et à " espérer que la Terreur ne reviendrait pas " ! Procédés de droite ? Sans nul doute. Qui signent ce que sont devenus ceux qui se disent de gauche et qui y ont recours. Ils méprisent, discréditent et diabolisent. Tous les média, le quotidien L¹Humanité, l¹hebdomadaire Politis et le mensuel Monde diplomatique et quelques revues exceptés, sont favorables au traité, conformément à l¹attente de leurs propriétaires et des annonceurs. Les stations de radio comme les chaînes de télévision manifestent une partialité qu¹ils condamnent avec véhémence lorsqu¹elle est pratiquée à l¹étranger. Les collectifs pour un " non de gauche " ont organisé plus de 2.300 réunions publiques qui ont pratiquement toutes été boycottées par les média alors que, dans une immense majorité de cas, elles faisaient salle comble. La plupart des journalistes affichent un parti pris qui étouffe le droit à l¹information des auditeurs, téléspectateurs et lecteurs. Jamais, depuis les heures les plus sombres de l¹histoire de France contemporaine, la presse ne s¹est alignée de la sorte. Non seulement l¹information est biaisée, mais un ton convenu s¹est généralisé pour disqualifier les adversaires du traité constitutionnel. Ces gens des média qui ont abandonné toute éthique professionnelle, avec arrogance et mépris, laissent entendre que tout adversaire du texte proposé à ratification ne peut être qu¹un inculte, voire un idiot.
Ils insultent. Tous ne se limitent pas au sous-entendu. Certains, ne reculent plus devant l¹insulte. Ceux qui osent critiquer les orientations néolibérales du traité sont qualifiés d¹ " idéologues ", de " ringards ", de " néo-communistes ", de " néo-cons " ; ceux qui soulignent l¹absence de droits sociaux et la subordination de l¹harmonisation sociale aux lois du marché sont traités de " corporatistes " " populistes ", de " poujadistes " ou encore de " péronistes ". Les opposants au traité appartiennent, selon les mots d¹un dirigeant socialiste, à " la faune ". Une affiche n¹hésite pas à assimiler tout partisan du " non " à un adepte de Le Pen ! Olivier Besancenot, Marie-Georges Buffet, Henri Emmanuelli, Jean-Luc Mélanchon rangés à l¹extrême droite ! Un des directeurs de conscience de la gauche caviar n¹hésite pas, dans cet hebdomadaire pour sociaux libéraux bien pensants qu¹est Le Nouvel Observateur, à nous traiter de " socialistes nationaux ". Ils osent se réclamer de Jaurès, mais ils utilisent les mêmes procédés que ceux qui le combattaient.
La pression patronale est discrète, mais intense. Le MEDEF au niveau français, l¹UNICE au niveau européen ont obtenu ce qu¹ils exigeaient dans cette Constitution. Et on n¹y trouve pas ce qu¹ils rejetaient. Il s¹agit maintenant de figer durablement le démantèlement d¹un modèle de société que les patrons européens avaient dû progressivement concéder suite aux luttes sociales des XIXe et XXe siècle et après le discrédit subi par leur collaboration avec le nazisme. Il s¹agit d¹enregistrer dans un traité constitutionnel contraignant les reculs démocratiques et sociaux imposés depuis 25 ans avec la complicité active des libéraux de gauche.
Avec l¹assentiment de la direction du PS et de la direction des Verts, qui ne protestent pas contre la violation massive du droit à une information complète et honnête et s¹en font même les complices, les Bouygues (TF1), Dassault (Le Figaro), Lagardère (Europe n°1, Paris-Match), Minc (Le Monde), Rothschild (Libération) s¹assurent du travail de propagande des média qu¹ils possèdent et des médias publics désormais à la merci des annonceurs qu¹ils contrôlent. Ils ont acheté le Quatrième Pouvoir ; ils en ont fait une officine de propagande.
Ils se sont tout permis ; ils ont affiché le plus total mépris pour ceux qui vont voter autrement qu¹exigé par les libéraux de droite et de gauche. Ne doit-on pas craindre que le 29 mai, ces gens qui n¹ont reculé devant rien, n¹hésiteront pas à trafiquer les résultats ?
Raoul Marc JENNAR
docteur en science politique,
chercheur auprès de l’Unité de Recherche, de Formation et d’Information sur
la Globalisation -URFIG,* www.urfig.org
militant de gauche, signataire de « l’Appel des 200 »
rmj@urfig.org et raoul.jennar@wanadoo.fr