La
théorie Garzón et ses conséquences juridiques
Situation de la demande d’extradition dans le contexte des procédures depuis
1998
1.
Le dossier 18/98 est la procédure judiciaire
que nous évoquons souvent. Mais, nous devons, avant toute chose, souligner le
fait que ce n’est pas une seule procédure entamée contre des organismes
politiques et sociaux, mais bien trois. Le Dossier 18/98 (comprenant plusieurs
dossiers), le Dossier 18/07 (contre l’organisme de la jeunesse HAIKA- Segi) et
le Dossier 33/01 (contre les Gestoras Pro-Amnistia- Askatasuna). C’est le
« Juzgado Central de Instrucciòn N° 5 » de Madrid, dont le
responsable est le juge Baltasar Garzón, qui instruit ces trois Dossiers.
2. Nous commencerons par aborder le Dossier 18/98, car c’est celui qui fut
entamé le premier. Et, de plus, en suivant la théorie du juge Garzón, ce
devrait être le seul Dossier. Le fondement de la pensée de Garzón se résume
ainsi : tout mouvement politique en général se définissant de la
« gauche abertzale », fait partie intégrante de ETA. ETA pratique
la lutte armée, mais les autres organismes sociaux et politiques aident,
recouvrent et entrent dans les activités criminelles de ETA. Le juge Garzón avait commencé à mener ses dossiers de cette manière, en
incluant tous les groupes (entreprises, EGIN, AEK, Xaki, Pepe Rei, Ekin,
Zumalabe) dans un seul dossier. Subitement,
par contre, il changea tous ses critères, et se mit à ouvrir un dossier
différent pour chaque organisme qu’il attaquait. Pourquoi ? Pour une seule raison. Le recours au Dossier 18/98,
du fait qu’il date de 1998, a été instruit par la « 4ème
Section ». Et, jusqu’à présent, cette « 4ème
Section » s’est toujours prononcée contre l’argumentation de fond,
annulant ainsi la majeure partie du travail de Garzón, et, de plus, ses thèses.
Donc, le juge Garzón ouvre ses nouveaux dossiers à partir de 2001, afin que
son instruction (style d’enquête, incarcération systématique des personnes
arrêtées, …) ne soit plus entravée. Tout cela est à l’évidence de
l’escroquerie.
3. Ces procédures, sont, en théorie, menées pour rechercher des délits de
terrorisme, mais, si l’on analyse les activités qui sont reprochées aux
inculpé(e)s, il apparaît clairement qu’elles ne relèvent nullement du
terrorisme, tel qu’il a été défini jusqu’à présent. Aucune arme ou
explosif n’apparaît, ni non plus d’attentats ou assassinat, il n’y a pas
de groupe armé. L’on n’y évoque que des activités politiques et sociales
et ce sont précisément ces activités que l’on juge car
elles faciliteraient les objectifs de groupes
terroristes (d’un groupe terroriste, ETA). Le contenu du délit d’aide
à un groupe terroriste est élargi. Si jusqu’à présent il était nécessaire,
pour fournir une aide, d’avoir des relations avec ce groupe et avec ses
pratiques armées, dorénavant, il suffit que l’activité sociale aide,
facilite, rende possible d’une quelconque manière les objectifs du terroriste, pour que
l’activité soit considérée (et condamnée) comme terroriste. Ce
qui apparaît, donc, est la criminalisation des objectifs. Finalement, le
fait de ne pas condamner la lutte armée de ETA, peut, sans la moindre
justification légale, transformer le citoyen en combattant armé.
4. Donc, dans le droit-fil de ce qui a été dit jusqu’à présent, ces
dossiers ne sont pas qu’une nouvelle interprétation ou lecture de certains événements.
Mais ce sont les premiers de l’opération spéciale entamée au mois de mai
1998. Ce qui était jusque-là légal,
inscrit dans les lois, ou tout du moins accepté ou voté par les Etats, devient
tout à coup hors la loi. Et pas seulement hors la loi, mais en plus cela
est taxé de complicité au terrorisme. Tout à coup disons-nous, et c’est en
cela qu’il faut insister ; les personnes citées dans ces dossiers
avaient une vie publique, faisaient des déclarations, appelaient à des
mobilisations, prenaient part à des conférences de presse. Elles ont travaillé
ainsi des années durant, et les juges n’avaient rien à leur reprocher. Et,
subitement, ce qui, avant, était légal devenait illégal,... alors qu’aucun changement de loi ne s’est pour autant produit.
Il pourrait se comprendre qu’un fait légal ne le soit plus à la suite d’un
changement dans la loi. Mais sans ce changement, comment peut-on comprendre une
telle chose ? En effet, ce qui se produit est un déplacement de facto de la frontière de la légalité sans
changement de la loi.
5. La manière de construire ces dossiers est, donc, fort simple. Il
est choisit tout d’abord un groupe ou un organisme. Ensuite, le tribunal
commence à recueillir des renseignements sur son fonctionnement. Cette
recherche de renseignements n’est pas du tout compliquée puisque ces groupes
et personnes mènent un travail public. Ces personnes ne se cachent pas et ne
cachent rien. Donc, les juges recueillent les documents et textes qui sont
distribués au grand jour, écoutent les conversations téléphoniques,
observent qui sont les gens qui se rendent aux réunions etc… Ce sont, comme
nous l’avons déjà dit, tous des organismes qui fonctionnent de manière
publique. Ils entretiennent des relations avec d’autres groupes, ont des
locaux publics et communiquent par voie de presse d’une manière tout à fait
transparente. C’est ainsi que sont recueillies les preuves.
6. Puis, toutes ces preuves amassées
sont réétudiées lors de l’instruction du dossier. Mais les activités,
démarches ou autres documents de cet organisme ne seront plus jamais analysés
et étudiés de la même manière qu’ils l’étaient auparavant. Le regard
change, et les événements apparaissent sous un autre jour. Une interprétation du Code Pénal et un concept du délit étaient en
vigueur jusque-là, et en conséquence, les activités de ces organismes étaient
on ne peut plus légales. À l’heure actuelle, par contre, la machination
du juge Garzón fait que ce qui était légal relève maintenant du terrorisme.
Aussi simple que brutal.
7. Et quelle est cette théorie du juge
Garzón ? Le thème est relativement connu. Il faut d’abord préciser
que nous désignons comme la théorie du
juge Garzón, tout cet amas d’idées, mais que nous ne voulons pas donner
plus d’importance au rôle de ce juge. Dire
théorie du juge Garzón aide à une meilleure compréhension de ce que décrivons,
l’imputer à lui-même ou au Ministère de l’Intérieur (c’est-à-dire à
la police), est un sujet à étudier.
8. Mais, pour en revenir au sujet, nous pouvons dire ceci. La thèse de Garzón veut que le mouvement abertzale (patriote), le
mouvement qui conteste le cadre politique actuel et les organismes qui
travaillent en son sein ou autour de lui, sont aux ordres de ETA, au service
de ETA et, donc, sont tous des
terroristes, puisqu’ils ont finalement tous le même objectif. (un Pays
Basque libre). La thèse de Garzón veut que tout le large réseau
d’organismes existant ait son origine dans ETA, et qu’ils ont été créés
par ce que ETA y voyait un intérêt, et par ce que ETA y voyait un intérêt
ces organismes ont été créés dans un cadre légal, et, donc, même si, vu de l’extérieur ce sont des organismes formellement autonomes, au
fond, ils ont tous un même objectif. Pour cela, Garzón se base sur un événement
historique : le dédoublement
survenu dans ETA en 1974. C’est un élément historique. La mort de Franco étant
proche, et en fonction des opportunités qui pourraient s’ouvrir au niveau de
la stratégie politique, au sein de ETA (et d’autres organisations) des
organismes légaux, des mouvements de masse virent le jour. Il faut bien tenir
compte du fait qu’il n’existait pratiquement aucune autre organisation que
ETA à l’époque, puisque sous l’ère de Franco les partis et les
organisations étaient interdits. La thèse du juge Garzón, donc, est la
suivante : ce qui se créa à l’époque depuis l’intérieur de ETA (ou
de son entourage) fait partie de ETA, car ETA
n’est pas constitué que d’un groupe qui pratique la lutte armée, mais bien
de toutes les activités qui pourraient aider à ce que cette lutte armée
puisse être menée à bien. Donc, même en travaillant dans la société,
en fonctionnant en totale transparence, en n’ayant aucun lien avec la lutte
armée, les personnes qui composent le
corps politique et social de ETA sont des terroristes. Ainsi que nous
l’avons dit plus haut, ce sont les objectifs que l’on réprime, ce sont les
objectifs qui transforment des activités sociales légales en actes
terroristes.
9. Et quelles sont les conséquences de
ces dossiers ? Tout d’abord ce sont des dizaines et des dizaines de personnes que l’on incarcère, plus
d’une centaine de personnes inculpées. Une autre des conséquences est la
fouille et la fermeture des siéges et locaux des organismes. Les outils de
travail de ces organismes ont été saisis (ordinateurs, dossiers, matériel
informatique et autres outils) ce qui fait que les organismes ne peuvent plus
mener leur travail à bien.
10. Pour finir, ils ont illégalisé
certains organismes. D’une part, ils
ont fermé certaines entreprises. D’autre part, et il est important de le
souligner, ils ont fermé trois organes
de presse : le quotidien « Egin » et le périodique
« Ardi Beltza », et le quotidien en langue basque « Egunkaria ».
Et, pour terminer, ils ont illégalisé quatre différents groupes : « Xaki »,
le groupe qui travaillait sur l’international, « Haika-Jarrai et Segi »
l’organisation de la jeunesse, « Ekin », l’organisation
travaillant sur la dynamique sociale et les « Gestoras Pro-Amnistia et
Askatasuna » qui œuvrent en faveur de l’amnistie et des droits de
l’homme et aussi l’institution de municipalité « Udalbiltza ».
Cette conséquence est particulièrement inquiétante, car le juge Garzón n’a
pas fait que déclarer ces organismes illégaux – attention : les décisions
judiciaires permettant l’illégalisation ne reposent sur rien.
11. Le juge Garzón travaille à « l’Audiencia Nacional » de
Madrid. Ce tribunal ne respecte pas les critères fondamentaux des juges locaux,
et est un véritable tribunal spécial. D’autre part, une législation spéciale
est utilisée pour instruire le cas, lorsque l’on utilise des mesures
anti-terroristes inscrites dans la loi. Donc, le système que l’on utilise est
celui qui respecte le moins les droits du citoyen (bien qu’il soit légal).
Une chose est sûre : il faut dire que les personnes arrêtées dans le
cadre de ce dossier, bien que placées en régime d’isolement lors de leur
garde-à-vue, n’ont pas eu à subir de mauvais traitements, à des exceptions
près. Ensuite, ils ont utilisé un système d’enquête particulier, des
mesures spéciales d’enquête ont été prises alors qu’il n’y avait
aucune preuve, des atteintes évidentes aux droits des citoyen(ne)s, afin de
savoir s’il pourrait y avoir quelque chose. Et enfin, le juge emploie des « spécialistes
en intelligence » pour tout ce qui concerne les preuves. Comme nous
l’avons dit plus haut, les documents trouvés sont utilisés comme instruments
de preuves. Mais ces documents ne sont pas des documents privés, ce ne sont pas
des documents comportant des renseignements cachés. Ce sont des documents
politiques, sociaux, qui sont des bases de travail à des initiatives publiques.
Voici ce que fait la police : ils prennent ces documents, les interprètent,
si leur auteur n’est pas mentionné, ils en cherchent un, et trouvent toujours
un contenu à caractère terroriste. Tous les documents sont sujets à interprétation,
on peut en faire différentes lectures. Entre autres, les traductions, de
mauvaises qualités et orientées - car la plupart des documents sont en langue
basque. Cependant, Monsieur Garzón accepte l’interprétation qu’en fait la police,
car ce sont des spécialistes et des
scientifiques de la police qui dressent ces comptes-rendus. Et, bien
entendu, tout ceci place les inculpé(e)s dans une position où ils ne peuvent
plus se défendre, puisque la parole des policiers est primordiale, comment se défendre ?