Je me décide, après hésitation, à soumettre à quelques camarades et amis le point de ma réflexion sur le Traité-Constitution européenne. Je le fais à très grand traits :
1 - Au lendemain de la Haye, la construction européenne a été confiée aux États membres suivant les deux données de leur souveraineté inaliénable sur l'essentiel et de la garantie qu'ils offraient d'un soutien du système capitaliste libéral. A partir de là, dans les phases successives de cette construction, divers progrès ont été faits, mais aucun ne mettait en péril cette double assurance. Bien au contraire : la souveraineté n'a cessé de s'inscrire dans des textes de plus en plus clairs et définitifs ( cf. le vote à l'unanimité pour les décisions de fond ); en accord avec l'évolution du capitalisme ( avancée de la globalisation, destruction de la protection sociale, délocalisation ). C'est normal : croire que les États qui avaient les cartes en main allaient ne pas les jouer a tenu d'une naïveté aux limites de la stupidité qui a paralysé l'opinion européenne pendant cinquante ans.
2 - Le traité sur lequel nous sommes appelés maintenant à donner notre avis a une double face : les progrès constitutionnels ou sociaux qu'il comporte indéniablement doivent être considérés comme des appâts couvrant la réalité d'un bouclage, qui pourrait être définitif, sur les deux points capitaux. Ce texte est fait et pensé pour éterniser l'essentiel, alors que la plupart des votants vont voter pour l'accessoire. Le fait que des représentants des parlements aient participé à son élaboration n'est d'aucune garantie : ils participaient eux aussi de la pensée à la fois étatique et néo-libérale.
3 - L'argument du oui à gauche est déplorablement sot. Il consiste à voter non pour le texte qui nous est présenté, mais sur celui, hypothétique, que nous aimerions voir à sa place, en votant effectivement pour le verrouillage qu'il instaure. C'est confirmer l'astuce de la haute faena de VGE.
4 - Autre argument de sottise : craindre de voir nos voix mêlées à celles des anti-européens souverainistes, néo-libéraux et capitalistes de toutes couleurs. C'est encore une fois tomber dans le leurre : même si la crainte est d'un risque vrai, comme c'est probable, on ne fonde pas son attitude sur la malice de l'adversaire, mais sur les précautions qu'on a prises contre elle. Or, dans la discussion casse-tête sur les articles d'un traité illisible, on ne voit pas ses ennemis déclarer avec clarté et simplicité les options qu'ils voudraient défendre. Il manque au débat une ou plusieurs esquisses de constitution contre-traité, largement diffusées.
5 - Dans le cas, très éventuel, d'une victoire du non, nous retombons sur l'exécrable traité de Nice, que rien n'aura aboli, ni remplacé. C'est vrai. Mais il y a une différence essentielle : le traité de Nice n'est pas verrouillé, il est de plus très visiblement bâclé et n'engage au niveau de ses auteurs aucune souveraineté populaire : seulement des gouvernements, tous par élections transitoires. Il " ne tient pas le coup " devant l'opinion citoyenne. On peut envisager sa remise en question. On peut même penser qu'il en sera normalement ainsi.
6 - Au chapitre de la souveraineté, verrouillée par le Traité, la forme intérieure des États ne dépend plus que d'eux. Ce qui veut dire qu'ils sont les maîtres de leur décentralisation ou non, du sort de leurs composantes, régions ou minorités. Voter pour le traité, c'est, compte tenu de l'évolution des gouvernants et de l'opinion, pérenniser dès maintenant en France le régime centralisateur. C'est aussi bloquer en Espagne les questions basque et catalane; et, à terme, dans le cas d'une adhésion de la Turquie, rendre le problème kurde insoluble.
7 - En ce qui concerne la France, le danger représenté par le Traité-constitution est particulièrement grave, le gouvernement Raffarin ayant entrepris au pas de charge les réformes administratives et sociales que la nouvelle Europe confirmera et absorbera ( l'actuelle politique de liquidation des langues " régionales " fait partie du programme ).
8 - Il me semble donc urgent, sous un titre dont la formulation la plus simple serait : " Nous refusons le piège à cons ", de mettre en place et de diffuser :
I - une déclaration solennelle de non participation à cette gigantesque opération de manipulation de la conscience civique ( abstention ou non, peu importe );
II - de rédiger un schéma d'Europe unie acceptable pour le civisme, et pour la démocratie sociale et culturelle.
C'est en tout cas ce que je propose aux européistes qui voudront bien.
Robert LAFONT